la chaîne est au cœur de ces hommes…

IMG_0500-0

Bordeaux, Bourse du travail

La chaîne est au coeur de ces hommes… (1911)

En 1911, dans l’Armée nouvelle, Jaurès évoque son arrivée à Paris et ses premières sensations et pensées…

Je me souviens qu’il y a une trentaine d’années, arrivé tout jeune à Paris, je fus saisi un soir d’hiver, dans la ville immense, d’une sorte d’épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et les milliers d’hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tout lien.

Et je me demandai avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l’inégale répartition des biens et des maux, comment l’énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution. Je ne leur voyais pas de chaînes aux mains et aux pieds, et je me disais : par quel prodige ces milliers d’individus souffrants et dépouillés subissent-ils tout ce qui est ? Je ne voyais pas bien : la chaîne était au coeur, mais une chaîne dont le coeur lui-même ne sentait pas le fardeau ; la pensée était liée, mais d’un lien qu’elle-même ne connaissait pas. La vie avait empreint ses formes dans les esprits, l’habitude les y avait fixées ; le système social avait façonné ces hommes, il était en eux. Il était, en quelque façon, devenu leur substance même, et ils ne se révoltaient pas contre la réalité, parce qu’ils se confondaient avec elle. Cet homme qui passait en grelottant aurait jugé sans doute moins insensé et moins difficile de prendre dans ses deux mains toutes les pierres du grand Paris pour se construire une maison nouvelle, que de refondre le système social, énorme, accablant et protecteur, où il avait, en quelque coin, son gîte d’habitude et de misère. Il a fallu à une élite prolétarienne un effort d’esprit prodigieux pour arriver à entrevoir, au-dessus de l’ordre social présent, la possibilité d’un ordre nouveau. Mais cette élite même, précisément parce qu’elle comprend le capitalisme, ne le rejette pas totalement.

Elle le dépasse, mais en s’appuyant sur lui, et on peut dire qu’en un sens elle l’accepte pour le remplacer plus sûrement. Elle sait qu’il est un grand et nécessaire moment de l’évolution, et la condition même de l’avènement socialiste. Elle n’est donc pas sous le capital comme le vaincu sous le genou du barbare, et, dans la victoire même de son adversaire, le prolétariat savoure d’avance sa future grandeur. Ainsi, dans aucune des périodes du développement capitaliste, ni quand le capitalisme était accepté par le prolétariat comme la loi souveraine et sans doute définitive de la production et de la vie, ni quand il commence à être soumis à la critique ouvrière et socialiste, à aucun moment il n’agit sur les esprits, sur les volontés, comme une force extérieure et arbitraire. Il est la loi du mouvement social. Ce n’est pas la dictée insolente d’un groupe d’hommes mettant leurs pieds sur les foules, c’est la dictée des choses mêmes. Le régime peut être dur, cruel même parfois, mais du moins il n’a pas la cruauté du caprice, et ceux qui, pour vivre, se conforment depuis des siècles à sa discipline ne sont pas blessés dans leur fierté, humiliés dans leur orgueil, meurtris dans leurs fibres. Ils subissent, en effet, une loi; ils ne subissent pas un affront et une conquête. Il n’y a pas de système économique qui puisse fonctionner et durer sans l’assentiment habituel et presque universel de la masse. Et cela est vrai surtout du système capitaliste qui s’est développé dans le tumulte des libertés modernes.

1 commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s